Dans un contexte géopolitique et économique pour le moins mouvementé, l’attentisme s’impose comme la nouvelle règle du jeu. Face à l’incertitude ambiante des marchés financiers mondiaux, les acheteurs ne se bousculent pas pour investir, qu’il s’agisse d’immobilier, de biens de consommation ou d’objets d’art, malgré des prix bien souvent orientés à la baisse.
Même pour l’amateur de vin, habituellement guidé par la passion, la tentation est grande de maintenir les cordons de sa bourse bien serrés. Pourtant, la période actuelle semble paradoxalement riche en opportunités !
« Sur le marché des grands crus, vivre des années exceptionnelles devient la norme, observe Angélique de Lencquesaing, directrice générale déléguée d’iDealwine, leader des ventes aux enchères de vin. 2025 est à son tour une année hors norme, qui s’inscrit dans un contexte particulier, très différent de ce que nous avons vécu les années précédentes.
Les derniers mois de 2024 ont vu, après une longue période de stagnation, voire de baisse des prix, l’activité et les ventes reprendre à un rythme dynamisé par l’élection de Donald Trump aux États-Unis : la perspective du retour des taxes à l’importation a, en effet, incité nombre de clients à constituer des stocks, et à acheter avant que ces tarifs ne soient appliqués. Le premier trimestre de 2025 s’est inscrit dans cette tendance, marquée par un climat incertain. »
Un marché sous tension
Las ! Début avril, l’annonce de ces tarifs a sonné comme une déclaration de guerre au commerce mondial. Aucune zone, aucun pays n’a vraiment été épargné par l’imposition de droits de douane sur les produits entrant aux États-Unis. La mise en scène par Donald Trump de ces menaces a provoqué un coup de frein brutal aux achats de vin.
« Les prix ont subi une nette inflexion durant les mois qui ont suivi, poursuit Angélique de Lenquesaing. Ce contexte d’incertitude s’est accompagné d’une détérioration du taux de change, le dollar plus faible renchérissant le coût des importations, ce qui a impacté toutes les zones où la monnaie est alignée sur le cours du dollar américain comme c’est le cas pour Hong Kong et Singapour. Le montant des taxes à l’importation a finalement été fixé à 15 %. Le marché a atteint un niveau de prix particulièrement bas début septembre. »
Même constat de la part de Fabrice Bernard, le PDG de Millésima, spécialiste de la vente en primeur : « Après un moment d’euphorie, à la sortie du Covid en 2022, où la consommation s’est soudainement accélérée et où l’on cherchait du vin un peu partout pour faire face à la demande, la correction a été sévère. Entre 2022 et 2024, on enregistre une baisse de près de 50 % en valeur comme en volume.
Et la baisse des prix n’est pas terminée. Il y a des stocks un peu partout, à la propriété, au négoce et chez les importateurs et les distributeurs. La propriété va devoir relâcher un peu de vin en fonction de ses besoins, le négoce également. »
Bordeaux en première ligne
Sur le marché des « livrables » (les vins prêts à être livrés, par opposition aux primeurs livrables deux ans après leur achat), toutes les appellations, champagne compris, enregistrent une baisse de la consommation, qui touche plus sévèrement les vins rouges.
L’appellation bordeaux, où les rouges représentent 85 % de la production, se trouve au cœur de la tempête. « On est dans une crise de la consommation comme Bordeaux en a déjà connu dans les années 1970 et 1980 », explique Fabrice Bernard.
Autant dire que le marché est au point mort. Même si, chez iDealwine, on observe depuis quelques semaines un besoin de reconstituer des stocks pour des vins de plus en plus difficiles à trouver sur le marché domestique. « Nous observons un frémissement sur les vins que le marché américain plébiscite : des signatures très pointues, souvent nature, sourcées dans toutes les régions. »
Nos deux experts en arrivent à la même conclusion : le moment est favorable à l’achat, car les vendeurs ont dû accepter des baisses de prix pour faire rentrer un peu de trésorerie.
Les opportunités sont donc plus nombreuses, à condition de bien suivre la cote des vins et d’être très sélectif si l’on veut investir dans une perspective patrimoniale. On trouve actuellement d’excellents crus bourgeois autour de 12 euros, des vins qui peuvent se garder.
De quoi remplir sa cave pour sa consommation personnelle sans avoir à débourser de sommes folles. « Il y a aussi d’incroyables affaires à réaliser dans des millésimes compliqués, remarque Fabrice Bernard, à condition de s’y connaître et de repérer ceux qui ont réussi leurs vins. Lors des primeurs, les Américains n’achètent que les super millésimes et dédaignent les autres.
En 2025, la campagne s’est concentrée seulement sur une trentaine de marques, les autres ont été boudées, car le millésime 2024, mal noté par les critiques, a dissuadé les acheteurs. À une époque pas si lointaine, cela concernait jusqu’à trois cents marques. »
Petits millésimes, grandes affaires
Un exemple de millésime, dont personne ne veut, mais que les connaisseurs ont intérêt à explorer ? Le 2021, mal noté, mal vendu, il a donné cependant des vins plus frais, moins opulents et complets que le 2022.
Mais certaines étiquettes méritent qu’on s’y intéresse et constituent réellement de bonnes affaires : Canon et Pavie Macquin à Saint-Émilion, Clos Fourtet à Pomerol, Phélan Ségur à Saint-Estèphe, La Conseillante à Pomerol ou, en blanc, les remarquables Smith Haut Lafitte et Domaine de Chevalier à Pessac-Léognan. « Il ne faut pas se détourner des “petits millésimes”, insiste Fabrice Bernard. Regardez Figeac 1983, un monument ! Ou l’extraordinaire Léoville Las-Cases 1992. Le contenu de la bouteille se bonifie. Et dans l’optique d’une transmission, le produit reste fiscalement intéressant. »
Tout le monde va scruter les primeurs 2026 portant sur un millésime 2025 globalement apprécié, mais avec de petits volumes. Les prix devraient rester à des niveaux raisonnables. Un superbe millésime à acquérir sans crainte de « se faire avoir comme un bleu ».
Au-delà des crus exceptionnels sur lesquels la demande reste forte et dont les prix restent relativement stables, les acheteurs auront tout intérêt à porter leur attention sur des vins déjà réputés, mais ne figurant pas au premier rang, comme Brane-Cantenac, Pontet-Canet, Talbot, Lynch-Bages.
Sur les enchères, Angélique de Lenquesaing observe que les bouteilles les plus recherchées, s’inscrivant dans une gamme de prix allant de 50 à 250 euros, concernent « un type de vin bien particulier – nature, bio, biodynamique – plus qu’une région spécifique, même si la Bourgogne demeure au tout premier plan dans les requêtes des amateurs. »
Un placement d’avenir
La capacité de garde et la rareté font du vin un actif tangible, dont l’offre ne fait que diminuer au fur et à mesure de sa consommation. Le potentiel de garde des grands millésimes, cinquante ans au moins, assure leur valorisation sur le long terme. Cette dynamique repose également sur la notoriété croissante des domaines viticoles.
Les acheteurs qui envisagent l’achat de vin comme un investissement doivent savoir qu’il s’agit d’un placement à moyen, voire long terme. Il faut, en effet, compter sur un minimum d’une décennie, avant d’espérer réaliser une plus-value significative. Et ce à condition de se focaliser sur les marques les plus réputées dans les meilleurs millésimes.
C’est seulement à ces conditions que l’acquéreur peut espérer que la revente d’une caisse de son grand cru puisse, au bout de quelques décennies, représenter en valeur l’équivalent de deux caisses du même vin au moment de son achat.