Le Revenu : Votre avis sur le climat économique et politique actuel ?
David Guinard : Je suis agacé par le fait que nos dirigeants et les économistes sont incapables de mener une réflexion sereine et constructive sur la marche des affaires. Le climat actuel, très pesant, ne facilite pas notre travail d’investissement. Heureusement, les entreprises savent s’adapter. Les pires situations créent des opportunités, à condition de se montrer résilient. C’est mon optimisme naturel qui parle. Bien sûr, tout n’est pas rose. Le manque de dialogue me frappe. Tout comme le nombre de sujets à traiter d’urgence : notre dette publique abyssale, le déséquilibre des retraites, la fiscalité pas assez juste, les services publics à la dérive.
Réussir est-il un tabou en France ?
On aime le dire. Je n’en suis pas certain. Je suis passé en quelques années de l’incertitude professionnelle au succès, mais le regard des autres, de mes proches, de mes amis, n’a pas changé. L’image de l’entrepreneur évolue favorablement en France. Il y a de la bienveillance, voire de l’appréciation positive pour celui qui crée son entreprise. Arrêtons de nous autoflageller.
Quelle est la principale motivation d’un entrepreneur ?
Certains répondent « gagner de l’argent » à cette question. En ce qui me concerne, ce n’était pas ma motivation première, pour moi, gagner de l’argent est plus un corollaire de la réussite. J’ai créé Photosol en 2008 avec Robin Ucelli, rencontré en école de commerce, pour être indépendant, libre. Le salariat avec ses contraintes ne me convenait pas.
Pour être efficace, j’ai besoin d’organiser les projets de manière autonome et responsable. Partir d’une feuille blanche était aussi très exaltant. Photosol est le fruit de nos lectures et de nos réflexions sur la baisse durable du coût de production des panneaux solaires et de ses effets sur le prix de l’énergie. Le sujet était connu des politiques. Mais ils n’arrivaient pas à faire avancer le dossier. Les entrepreneurs sont souvent plus efficients et rapides pour réaliser des changements positifs.
Faut-il mieux faire connaître le monde de l’entreprise ?
La culture entrepreneuriale ne se diffuse pas assez. Le stage de découverte en troisième est une bonne chose, mais il faudrait aller plus loin. Le manque de connaissance des politiques sur le monde de l’entreprise interpelle. On devrait imposer à tous les députés et sénateurs de participer eux aussi à un stage de troisième dans une PME avant de commencer à siéger. L’image galvaudée du patron qui s’enrichit sur le dos de ses salariés demeure trop répandue. Le succès ne peut être que collectif et impose le partage de la valeur entre toutes les parties prenantes. Les mécanismes d’intéressement et de participation des salariés aux résultats de leur société pourraient être améliorés.
Conseillez-vous aux jeunes entrepreneurs de quitter la France ?
Non. Je ne comprends pas les leaders d’opinion qui conseillent aux jeunes diplômés de partir. La fiscalité française sur les entreprises est moins élevée qu’on ne le dit souvent et le cadre général dans lequel nous pouvons créer des entreprises est très favorable. Le millefeuille administratif est une réalité, mais, en tant qu’entrepreneur, j’ai eu plus de difficultés à gérer des filiales en Italie et aux États-Unis qu’en France. Nous n’avons plus de gouvernement ou par alternance depuis la dissolution de juin 2024 mais le pays tourne. Le principal frein demeure la taille limitée de notre marché, en comparaison avec les États-Unis. Dans les énergies renouvelables, le marché n’est pas unifié en Europe, ce qui empêche d’avoir une vraie politique industrielle pérenne et exportatrice.
Quelle a été votre première pensée en vendant votre entreprise ?
Le jour de la signature chez les avocats dans une immense pièce avec une quarantaine de personnes autour de la table, je me suis dit « une partie de ma vie se referme », un sentiment d’aboutissement, mais aussi de fin. D’où la création dans la foulée de notre family office, Cléry, à travers lequel nous menons désormais nos nouveaux projets, tant patrimoniaux qu’entrepreneuriaux, grâce au produit de la cession, soit plusieurs centaines de millions d’euros.
Que cherchez-vous quand vous investissez : protection, fructification, transmission, valeur extra-financière… ?
C’est notre responsabilité d’utiliser l’argent que nous avons gagné pour améliorer la société. Les entreprises que nous finançons doivent contribuer au développement du bien commun dans la santé ou la transition écologique. Bien sûr, nous avons aussi une approche rationnelle, voire patrimoniale. L’idée n’est pas d’investir 100 % dans des activités qui demain peuvent ne plus rien valoir.
Quels sont les piliers d’une bonne diversification ?
Après la vente de la majorité du capital de Photosol en 2022, nous avons privilégié, dans un contexte incertain, le cash et les produits financiers défensifs. 20 % sont investis dans l’immobilier, de l’hôtellerie et de la parahôtellerie principalement, dans la lignée des Jardins de Coppélia à Honfleur, notre premier hôtel ouvert en 2019. Rénover une demeure de charme, lui apporter le confort moderne dans le respect des normes environnementales, puis l’exploiter au quotidien m’amuse davantage que le résidentiel ou la gestion d’entrepôts.
Le reste est investi en actifs cotés ou non cotés ?
Oui. Notre objectif de rendement – 10 % par an – implique de prendre des risques. Nous investissons massivement dans le private equity, parce que c’est le monde dont nous sommes issus et que nous avons un peu de défiance à l’égard de la Bourse. Le court-termisme des investisseurs de marché me perturbe, car il peut nuire aux objectifs de long terme. La création de valeur me semble aussi plus forte dans les start-up, parce qu’elles sont plus agiles que les grosses entreprises pour gérer des évolutions rapides.
Investissez-vous dans la défense ?
Non. Nous évitons aussi les énergies fossiles et la fast fashion, des secteurs d’activité qui ne sont pas en adéquation avec notre positionnement. Nous assumons le fait de passer à côté d’opportunités de marché.
L’assurance vie luxembourgeoise est peu présente dans votre patrimoine…
Mes collaborateurs essaient de me convaincre du bienfait de ces contrats. Je résiste parce que mon patrimoine s’est constitué, pour l’essentiel, en France et je souhaite qu’il y reste. J’ai demandé à mes équipes de ne pas travailler avec les paradis fiscaux. Notre exposition au dollar approche 20 %, mais les actifs demeurent principalement en France.
Les crypto-actifs, vous en pensez quoi ?
Aujourd’hui, nous n’en avons pas. Nous venons de l’industrie. Nous aimons la pierre, la terre agricole, les machines industrielles. Les crypto- actifs ne reposent sur aucun bien tangible. Et investir dans un dispositif qui renforce le réchauffement climatique me perturbe.
Que faites-vous lorsque vous ne travaillez pas ?
Étant donné mon engagement dans les énergies renouvelables et la transition écologique, vous ne serez pas étonné d’apprendre que j’apprécie les randonnées, les sorties en pleine nature et les activités en plein air. De préférence à la montagne, je suis un passionné de ski. Le goût du sport, du dépassement de soi plus que de la compétition, est partagé par bon nombre de collaborateurs de notre family office.
Aidez-vous vos parents ?
Mes parents se sont serré la ceinture pour me permettre d’aller au bout de ma scolarité. Cela m’a semblé un juste retour des choses que de les faire bénéficier aussi de la vente de Photosol. Ils n’ont pas changé leurs habitudes de vie pour autant. Mais je pense que cela leur a enlevé un poids, une inquiétude quant au financement d’une éventuelle dépendance dans quelques années.
Célibataire sans enfants, comment avez-vous préparé votre succession ?
Mes deux nièces que j’adore hériteront d’une partie de mon patrimoine, mais une partie très minoritaire. Le reste servira à financer la lutte contre le réchauffement climatique, et notamment ses conséquences pour les populations les plus fragiles ; je pense, en effet, que ces enjeux, qui seront majeurs dans quelques décennies, devront s’appuyer sur des fondations philanthropiques, qui se créent maintenant. Pour accroître l’impact de cet engagement dans lequel je me lance, j’aimerais réunir d’autres personnes qui voudraient œuvrer pour une société plus durable.
Comprenez-vous ce débat sur la taxation des plus riches ?
Si l’on avait une baisse du coût du travail et en parallèle une taxation accrue des plus aisés, je pense que tout le monde pourrait se mettre d’accord. Mais le débat manque de sérénité. Le sujet n’est travaillé que sous l’angle de la polémique et de la politique. Alors qu’il devrait être traité sur le plan technique et économique. Alors que je partage en grande partie son constat de départ, je trouve que toutes les interventions de Gabriel Zucman sont décevantes par rapport à l’enjeu sur lequel il a pourtant travaillé des années. Il faut souligner sa méconnaissance du monde de l’entreprise et de l’investissement.
Contrairement à ce qu’il affirme, les holdings ne sont pas des véhicules de contournement de l’impôt et sont bien soumis à une imposition (qui peut être jugée insuffisante, et donc soumise à débat, mais devrait en tout état de cause être prise en compte dans son calcul de « taxe différentielle »). Il faut, en outre, intégrer le fait qu’une start-up peut valoir aujourd’hui un milliard et demain zéro. Enfin, fixer à 100 millions d’euros de patrimoine, le seuil de taxation n’a aucun sens. On est donc pauvre à 99 millions ?
L’héritage représente un autre sujet clé dans un contexte d’augmentation des inégalités et de paupérisation de certaines populations. Les successions demeurent moins taxées que les retraites, elles-mêmes moins taxées que les investissements et le travail. Cela devrait être l’inverse.
Êtes-vous optimiste pour demain ?
Le réchauffement climatique va s’imposer comme le sujet clé du XXIe siècle. Ses impacts humains, économiques et politiques demeurent sous-estimés. Je ne suis pas pour autant un ardent partisan de la décroissance ou de l’écologie punitive. J’ai confiance dans l’entrepreneuriat et l’innovation. Les entreprises ont un rôle à jouer pour avancer ensemble vers un monde meilleur.
Propos recueillis par Christian Fontaine
Date clés
18 mai 1980
Naît à Moulins (03).
2000-2004
HEC Paris. Rencontre avec Robin Ucelli. Début d’une amitié qui se poursuit encore aujourd’hui.
2004-2005
Première aventure entrepreneuriale dans le domaine du tourisme et des loisirs, qui échoue.
2006-2007
Consultant junior en stratégie, chez Accenture.
2007–2008
Analyste financier, chez Allianz Global Investors.
2008–2022
Cofondateur avec Robin Ucelli de Photosol, devenu un producteur de référence d’énergie photovoltaïque en Europe et aux États-Unis.
2022
Cession de la majorité du capital de Photosol. Ce qui permet à ses fondateurs de créer Cléry, une structure d’investissement. Cléry investit dans des projets à impact (associés à de forts potentiels de performance), ayant du sens pour la planète et la société.
Les 3 valeurs de Cléry
1. L’esprit collaboratif
“Les valeurs et convictions des hommes et des femmes qui constituent Cléry sont alignées. Nous avons choisi de recruter des collaborateurs de confiance croisés au cours de précédentes vies professionnelles, et également de nous enrichir de nouveaux profils, avec qui nous partageons une relation sincère et les mêmes convictions. Nos collaborateurs sont des experts, mais également des alliés de confiance avec lesquels nous avons bâti une vision commune.”
2. Investir avec du sens pour le long terme
“Chaque décision d’investissement est guidée par la volonté de contribuer positivement à la société. Nous privilégions des projets qui visent non seulement à générer des rendements financiers, mais aussi à créer un impact social et environnemental durable. Nous favorisons des projets pérennes, innovants, capables d’avoir un impact à long terme.”
3. Pragmatisme et expérience
“Loin des idéologies et des effets de mode, les équipes de Cléry fondent leurs analyses de manière réfléchie, documentée. Les projets auxquels nous nous intéressons sont ancrés dans la réalité, porteurs de sens et solides économiquement. Nous investissons dans ce que nous croyons.”
La philosophie d’investissement
En mettant l’accent sur l’éthique, l’impact et la durabilité, Cléry considère que l’investissement peut être à la fois rentable et bénéfique pour la société dans son ensemble. Cléry soutient des entrepreneurs engagés et responsables, et des sociétés qui font écho à ces valeurs et à celles des partenaires. Six participations de Cléry qui illustrent cette volonté de réaliser des changements positifs – à la fois sur les problématiques sociétales et sur les défis pour la planète – tout en ayant comme objectif un rendement financier sain à long terme :
- Culinaries : négoce, stockage et production de vins nature.
- Terroirs d’avenir : produits frais vendus au juste prix permettant à chacun de vivre dignement.
- InHeart : conception d’un jumeau numérique du cœur.
- Primaa : améliore le diagnostic du cancer, grâce à des logiciels d’intelligence artificielle capables de détecter différents biomarqueurs de la maladie
- Bout’ à Bout’ : secteur de l’économie circulaire, fait du lavage de contenants en verre réemployable et de l’animation de la filière réemploi.
- Bio & Lo : micro-laiteries permettant aux éleveurs de transformer le lait en yaourts fermiers sur place.